Her, (2013) — Spike Jonze

J’ai fait deux Google Alert dans ma vie. La première fois pour la sortie du deuxième album de MGMT, Congratulations, la seconde pour Her. Les deux fois avant même d’avoir été au contact de l’oeuvre, je savais tout d’elle, ayant lu tout ce que la blogosphère peut comporter d’articles savants, de spoilers hasardeux, et de liens hypertextes vers des bribes d’informations. Par anticipation, il s’agissait certainement d’évènements artistiques majeurs, de travaux d’artistes arrivés au sommet de leur art. MGMT avait sorti l’album le plus accompli de la décennie avec Oracular Spectacular et s’apprêter à remettre le couvert, et Spike Jonze déjà très haut (clip des Daft Punk, Dans la peau de John Malkovich) avait réuni à la fois Joaquin Phoenix (Dark is the night, le biopic sur Johnny Cash), Scarlett Johansson et fait d’un operating system le personnage principal de son film.

Avant même de m’assoir dans le moelleux et l’ancestral de l’Utopia de Bordeaux, je savais déjà que ce film allait compter et serait une rupture, en abordant pour la première fois des thématiques numériques comme la nature d’un OS, l’hybridation du champ de l’expérience, la densité nouvelle des relations humaines dans l’environnement numérique. Surtout, pour la première fois, le numérique était traité comme une culture, et non pas un appareil technologique (qui donne tout le temps lieu à des interprétations technophobes, transhumanistes et catastrophistes).

Dans Paris, (2006) — Christophe Honoré

Le premier grand film de Christophe Honoré, une adaptation du roman dingue de Salinger, Zooey and Franny (sa seconde oeuvre essentielle après The Catcher in the Eye). C’est la révélation pour une génération d’acteur (Joanna Preiss, Alice Butaud et surtout Louis Garrel) qui arrivera à maturité à la fin des années 2000. Honoré et Salinger c’est un peu la bande-son de l’adolescence, partagée entre la suburbia et les rues des villes française la nuit. La famille, la nuit, l’expérience urbaine, les sacrements de Salinger et Honoré. 2006, c’était la dernière année où l’on avait utilisé un téléphone fixe pour combattre les insomnies -comme Joanna Preiss dans le culte Avant la haine (musique d’Alex Beaupain)-, et il était encore possible de mettre des cols-roulés en laine et de les souligner par des regards face caméra -comme Garrel dans l’ouverture godardienne du film-.

2006, -surtout à l’été- c’était aussi le début pour moi des torrents de film, et donc de la fouille archélogique du web, pour trouver les portes d’entrées en .torrent vers les filmographies d’Honoré, Duris et Garrel.

Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), (1995) — Arnaud Desplechin

Quand je dois décrire le cinéma français aux Américains, je choisis souvent ce film, qui traite de ce que les réalisateurs français ont toujours fait de mieux, dresser des portraits psychologiques complexes et des relations interpersonnelles faites d’arcanes et de nuances. Autre génération, autres acteurs, Balibar et Almaric (entre autre) portent un jeu à l’opposé de l’Actor Studio hollywoodien. A la différence du premier degré américain, carré, droit et explicite comme une mâchoire de John Wayne, c’est ici la palette des émotions et de la psychanalyse qui est explorée. La cinématographie est low-budget et tout le film tient dans les multiples niveaux de sens des dialogues et la vitalité des personnages. Plus tard, Un Conte de Noël, poursuivra le kaléidoscope psychologique de Despleschin dans un style moins lo-fi, avec une épaisseur romanesque plus maîtrisée. C’est aussi un film français par excellence, parce que pendant longtemps on ne l’a trouvé qu’à la médiathèque, Internet n’étant pas encore le lieu des films indépendants au style garage et sweatshirts 90s impayable.

Laurence Anyways, (2013) — Xavier Dolan

Laurence Anyways, c’est d’abord l’histoire d’un crush. Nous sommes en Mai 2013 quand le combo iPad-indica(ouch)-glace Trader’s Joe déboule comme un Bart lancé à pleine vitesse dans ma vie. C’est West Oakland et la Radiant house. C’est les hackers et l’identité queer. C’est les grosses basses qui résonnent avec des personnages filmés en slomo de dos (et éventuellement un déferlement de chair, de couleurs ou de bits en fond). Après deux films déjà impressionnants, Laurence Anyways est le film de la (déjà) maturité pour Dolan, et c’est, il faut le reconnaître, un film générationnel pour des jeunes plus très intéressés par les normes sociales (et en particulier identitaires) hérités de temps anciens.

Les dialogues en québécois sont mortels, Melvil Poupard et Suzanne Clément ont le rôle de leur vie, et le tout est enveloppé d’une soundtrack moderne, sexy et grave, entrecoupés de silences contemplatifs (la scène de l’arrivée dans la salle de classe restera l’un des plus beaux break de l’histoire du cinéma (et qui précéde ce qu’il convient maintenant d’appeler le Dolan, i.e le solo de dos avec musique qui éclate les murs)). Dolan avant Mommy et Tom à la ferme, c’est le retour d’un cinéma jeune et baroque, impertinent et sûr de lui, d’une génération qui ne se cache plus.

La merditude des choses, (2009) — Felix Van Groeningen

La merditude des choses, c’est un peu comme si Madame Laura, l’illustre tenancière du bar du Chalet avait décidé de faire un film sur son fils resté en Wallonie. C’est l’histoire de la famille championne du monde au concours des duduches pendant 18 années consécutives, porté par son meilleur élément, le père, un croisement entre François Damiens et Bien-Bien Mieux-Mieux. Des cornets de frite, des bicyclettes et des couchers de soleil, et une belle bande de beautiful loser, un parfait exemple d’une vie à l’antithèse de la modernité, qui est bien dans un film, moins dans ses connaissances. J’y ai aussi appris mes premiers mots de wallon, le temps d’une chanson paillarde culte, qui m’a fait longtemps regretté de ne pas avoir postulé dans une école de commerce belge où Bouli Lanners aurait été président du BDE.

Gainsbourg, vie héroïque (2010) — Joann Sfar

J’aime les films qui ont de l’ambition, les cinéastes qui pensent qu’il est possible de faire un biopic, les réalisateurs qui n’ont pas peur de faire des expériences formelles et parfois de se péter bien la gueule au pied d’un procédé artistique mal tombé. Rien que pour ça le film de Joann Sfar tient bien, par son exhaustivité, sa durée, et le recours à l’animation pour peindre la psychologique complexe de Gainsbourg. Ajouté à cela quelques scènes géniales (avec Philippe Katherine en Boris Vian et Laetitia Casta en Brigitte Bardot), la discographie hallucinante de Gainsbourg et l’accent anglais de Lucy Gordon, et vous obtenez un grand film qui rend hommage à un artiste total comme on n’en voit plus dans les newsfeed.

2 automnes, 3 hivers (2013) — Sébastien Betbeder

Si la pop lo-fi française était un film, ce serait celui-ci. Plus précisément, ce serait une chanson des Bewitched Hands On The Top Of Your Head. D’ailleurs Vincent Macaigne, ici révélé dans un premier grand rôle a la même dégaine que le chanteur du groupe rémois. L’invention formelle et narrative illustre parfaitement la loose mélancolique à la française. Certaines répliques sont cultes, comme celle-ci, où ça pourrait être moi, ça pour pourrait être toi.

The Departed, (2007) — Martin Scorsese

Scorsese, DiCaprio, Damon, Walkberg et Nicholson ensemble, c’est comme organiser un concours de punchlines entre Booba, Ibrahimovic, Nadine Morano, Nabilla et Zemmour, mais en beaucoup plus classe. Le scénario est hallucinant et il m’aura fallu regarder le film au moins cinq fois et faire un détour par son original japonais pour comprendre l’histoire.

Après avoir vu cet orgie de testostèrone hollywoodienne (à peine nuancé par la sweet Jessica Parker dont les courbes sont parfaitement magnifiées par la pénombre), j’avoue avoir écouté pas mal de hardrock irlandais, et rêvé d’un pipeau (“toi là, file moi un putain de pipeau que je fasse de l’art”), d’une couronne très lourde et de bouteilles de jus de cranberry au frais.

Exit through the gift shop, (2010) — Banksy

Banksy est certainement un artiste moderne en tant que toutes ses oeuvres sont une réflexion sur le médium qu’elles utilisent. D’habitude il s’agit plutôt de l’art contemporain et du street art, mais cette fois l’artiste anglais a choisi de plonger l’image animée dans une réflexion sur le statut de l’écriture après le post-modernisme. Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui est faux? Est-ce que cela importe?

Ce faux-documentaire est l’occasion pour lui d’explorer le statut de la vérité dans le documentaire. L’histoire qui nous ai présentée est celle d’un documentaire sur M. Brainwash (à l’accent impayable dont je me suis cordialement inspiré), l’homme qui s’était mis en tête de faire un documentaire sur Banksy à tout pris. C’est en creux un documentaire sur Banksy lui-même et son rapport à l’art.

Irréversible (2002) — Gaspar Noé

Depuis une quinzaine d’années, Gaspard Noé a la cinématographie la plus inventive et dangereuse du cinéma français. Irréversible fait office de paroxysme dans une filmographie particulièrement vénère (Seul contre tous, Enter the Void). Je n’ai jamais ressenti une telle tension dans un film (bien aidé par les basses fréquences (27kH) de la soundtrack composé par Thomas Banglater), et jamais vu une telle cohérence formelle et narrative. Vincent Cassel est à l’apothéose de sa carrière après le coup d’éclat dans le bitume de La Haine, il est brut, violent, aimant, beau. Monica Belluci invente le concept d’être plus nue habillée que vêtue, et le film est comme un choc magnétique où les contraires s’inversent, et où nous sommes jetés à terre au milieu d’un tunnel souterrain de métro éclairé au néon blanc dans le 17e.

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