Mon confinement chez les chamanes

Tout s’est passé très vite. Cette fameuse semaine où tout a basculé, celle du 9 mars 2020. Je devais partir pour l’Inde, méditer trois mois sur les versants de l’Himalaya. La frontière a fermé la veille de mon vol. Mon sac étant prêt, je décide quand même de filer. Sur le site du Ministère des Affaires étrangères, la liste des destinations encore accessibles s’amenuise d’heure en heure. Il reste le Mexique, où un ami vit dans une communauté de chamans sur la côte Pacifique.

Deux jours plus tard, au départ de Bruxelles et après une nuit dans la ville fantomatique, je m’envole pour Cancún. J’ai un peu l’impression de fuir un pays en guerre. J’y suis accueilli par des Mexicains qui insistent vraiment pour me prendre dans leurs bras. La peur n’est pas encore parvenue jusqu’à eux, et c’est une expérience métaphysique saisissante que de quitter la panique, le froid et l’effroi de l’Europe pour arriver dans un pays qui fleure bon la tequila et les tacos.

Le lendemain, nouvel avion pour Guadalajara, puis 6h de bus jusqu’à Puerto Vallarta, ma destination finale. À ce moment-là je ne le sais pas encore, mais je ne quitterai pas cette ville pendant trois mois, pour le plus grand voyage immobile de mon existence.

Puerto Vallarta est une ville côtière qui s’étire le long d’un golfe et attire principalement des américains et canadiens venant lézarder pendant l’hiver. À mon arrivée, ils sont encore nombreux à manger des ceviche sur la plage, mais rapidement tous les hôtels vont fermer et le ciel zébré par les traces d’appareils AirCanada et United va bientôt retrouver l’uniformité d’un bleu azur monochrome.

Le bus me dépose sur la place du village périphérique où m’attend mon ami Ikki. On s’étreint d’une enlaçade qui traduit à la fois le plaisir de se retrouver et la conviction de trouver le compagnon idéal pour vivre les moments chaotiques qui s’annoncent. On s’assoit sur la plage. J’y jette mon gros sac de voyage et sirote de l’eau de coco fermentée. Ikki m’annonce le programme des festivités. Dès demain, il est attendu pour une cérémonie de kambo, un venin extrait d’une grenouille d’Amazonie, la rainette singe ou Phyllomedusa bicolor. Cette opération initiatique va durer trois jours, et je suis cordialement invité à participer.

Cela fait à peine 48h après que j’ai quitté l’Europe et je sens que je pénètre dans une autre réalité, loin, très loin des décomptes morbides et des taux de remplissage des unités de réanimation. On a tous pris notre petite dose de karma avec cette épidémie. De renoncement, de projets avortés. Moi qui devais partir en Orient épouser la vie monastique, j’ai finalement atterri dans un bootcamp de l’expérience chamanique.

Sur l’autel des chamanes, on croise : déesses hindous, instruments de musique, plumes et fruits exotiques. C’est aussi là que se charge énergétiquement la pipe à bufo qui sert de propulseur aux voyages astraux.

Dix heures le lendemain matin. Je suis assis sur une paillasse dans un jardin tropical ravissant où divaguent de nombreux animaux. Je n’ai rien avalé depuis la veille et on m’invite à boire une grande quantité d’eau. Trois litres précisément, et ce, en quelques minutes. Ça ressemble à une épreuve de Koh-Lanta. Je fais de mon mieux, mais je suis rapidement pris d’une grande sensation de froid. Mon corps tremble violemment jusqu’à ce que le chaman Ricardo se présente. De petite taille et trapu, sa corpulence trahit les activités agricoles qu’il a pratiquées avant de devenir guérisseur. Il arbore un énorme collier en bois en forme d’aigle, un t-shirt où des loups hurlent au clair de lune et un bouc qui dessine un visage jovial.

À des milliers de kilomètres de l’Inde, célébration de la fête bouddhiste de Vesak marquant la naissance du Bouddha, lors de la pleine lune du 7 mai 202

Je ne ressens pas spécialement d’aura à son contact, mais il parait sympathique et affiche un sourire réconfortant alors qu’il s’approche avec un petit bâton dont l’extrémité est incandescente. Avant de me l’appliquer sur l’avant-bras droit pour créer trois petites plaies de la taille d’une gommette, il invoque l’assistance de Shiva, une divinité indienne, pour me guider dans ce voyage. Il appose ensuite délicatement le poison avec un petit couteau. Le contact entre cette pâte molle verdâtre et mon épiderme à vif provoque une sensation de brûlure intense. Immédiatement, le venin rush dans mes entrailles et commence son office. On prend cette substance pour éliminer les toxines et les émotions négatives présentes dans le corps. D’ailleurs, ici on ne parle pas de drogue, mais bien de médecine : ce n’est pas une expérience récréative qui est recherchée, mais une expérience de soin, très brève et très intense. Ce que l’on sait des études scientifiques sur le kambo, c’est que cette substance aurait pour conséquence d’enclencher une purge brutale de tous les éléments indésirables, qu’ils soient d’ordre physique ou émotionnel. Pour vous figurer l’effet, c’est un peu comme un jeûne de plusieurs jours, mais en accéléré. Et pour éliminer tout le superflus, on est censés vomir, c’est précisément pour ça qu’on ingurgite une grande quantité d’eau, pour faciliter le transit.

Si j’expulse modérément et à intervalles réguliers, autour de moi ça drache sévère. Mon ami Ikki qui a pris le kambo en même temps que moi régurgite abondamment. La pelouse environnante se transforme en œuvre de Pollock, avec un panaché de couleurs suaves tapissant le vert de l’herbe.

Puis au bout d’une dizaine de minutes, l’effet s’amenuise, l’ardente chaleur qui brûlait mes artères s’atténue, mon rythme cardiaque ralentit, et je reste sans mots sur mon tapis. Exténué, et conscient d’avoir traversé une étape de purification, je suis heureux, détendu. Mes mains passent sur mon visage et je constate qu’il est tuméfié. J’attrape un téléphone laissé pas loin et dans le reflet je me découvre botoxé. Littéralement transformé en grenouille. Mes lèvres sont énormes, mes yeux gonflés et fiévreux. Je ne suis pas beau à voir. Ça ne fera pas partie des selfies que j’enverrai à ma mère pour la rassurer sur ma cavalcade mexicaine.

Après une journée à récupérer, le lendemain, rebelote. Même heure, mêmes conditions, mais au bras gauche cette fois. À la différence de la première session, je ne vomis pas du tout et suis traversé par un sentiment de tranquillité et de puissance. Moins surpris que la veille, je laisse la substance faire son ménage. Je ne résiste pas. Mais je vais bientôt regretter cette aisance, car voyant ma résistance au produit s’accroitre, le chaman décide que nous allons augmenter les doses pour la dernière séance du lendemain.

Jour 3, c’est donc au niveau du cœur, dans le dos, que sera appliqué le venin, et cette fois ce ne seront plus trois, mais quatre points qui seront l’interface entre mon sang et la médecine. Peut-être est-ce ce nouveau dosage, toujours est-il que je suis débordé par la substance. Je subis. La situation d’inconfort est extrême. Tout me brûle et mon mental ne sait où se réfugier pour faire abstraction de la douleur.

Je vais mettre quelques jours à récupérer de cette dernière cérémonie. S’en suivra une douce période de tranquillité, avec le doux espoir d’avoir trouvé le meilleur traitement local contre le Covid. Je me plais à penser que le kambo, c’est un peu la chloroquine de Puerto Vallarta.

Après les âmes, les corps s’étirent à l’issue d’une cérémonie de cacao. David, le barde de la communauté à l’énorme tatouage de jaguar sur le torse a chanté toute la nuit.

Plus le temps passe dans la communauté, plus j’ai l’impression d’avoir débloqué un niveau secret sur Doctolib.

Dans la pharmacopée du chaman, l’une des substances les plus intrigantes est la 5-Meo-DMT. Chaque jour, moyennant une soixantaine d’euros par séance et par personne, une poignée de curieux, parfois plus, vient l’expérimenter sous l’égide de Ricardo. Il s’agit aussi d’un venin, mais cette fois-ci d’un crapaud que l’on trouve dans le désert du Sonora, un peu au nord de là où nous nous trouvons : celui du bufo alvarius. C’est une substance particulière, car à la différence des autres médecines utilisées en Amérique, il n’y a pas de preuve d’une utilisation ancestrale par les populations indigènes. Il semblerait que son usage soit tout récent, à peine une trentaine d’années. Depuis, le bufo — ou sapito — a gagné en popularité et si son utilisation n’est pas aussi populaire que la psilocybine ou l’ayahuasca, on trouve certains “guides” qui l’administrent déjà aux États-Unis, voire en Europe.

L’autre raison qui explique le caractère singulier de ce venin, c’est l’effet extrêmement original qu’il produit. De toutes mes expériences aux confins de ma conscience, je n’ai jamais rien connu de tel.

Fabi, l’une des chamanes, lors d’un voyage intérieur nocturne. Lorsqu’un participant ne finit pas sa dose de bufo, c’est le guérisseur qui s’en charge. Pas de gâchis.

La première fois que j’ai fumé le bufo, c’était à la nuit tombée avec Ikki, deux autres amies, Ricardo et sa femme Xochitl.

La cérémonie s’ouvre par une séance de rapé, un tabac mélangé à de la cendre et des herbes médicinales que le chaman nous souffle directement dans le nez. Cela sert à dilater les neurones et à déconnecter le mental. C’est assez douloureux aussi, et après que Ricardo m’ait soufflé une dose conséquente dans les deux narines, mes yeux coulent pendant une bonne minute. Passé cet inconfort, je me relève, calme et prêt à accueillir la médecine. Le chaman invoque l’énergie protectrice des ancêtres, chasse les mauvais esprits à l’aide d’une plume d’aigle, effectue quelques prières, puis me tend la pipe. Je dois inspirer autant que je peux pendant une dizaine de secondes, garder la fumée qui a un drôle de goût de Smacks dans les poumons aussi longtemps que possible, puis expirer doucement.

Les premières secondes sont très déstabilisantes. Quelque chose disparaît en moi, je suis projeté dans un autre espace. Les yeux fermés, mon seul lien avec le monde physique est le chant traditionnel fredonné par les deux chamans, qui, en tant qu’entités, me paraissent désormais être une présence bien lointaine. Je pénètre dans un espace immense, vide et dénué de lumière. Ce n’est pas absolument pas visuel. J’ai l’impression de faire l’expérience de la non-matière. C’est très étrange, et totalement inconcevable pour mon cerveau, et il m’est bien difficile de vous décrire ce qu’il se passe.

Après une dizaine de minutes passé dans ce trou noir, l’effet se dissipe petit à petit, je reviens à mon corps, à mes sensations. J’agite mes doigts, puis me redresse et j’adresse alors un regard plein d’amour à mes chamans. Je suis néanmoins totalement décontenancé par ce qui vient de m’arriver. Même le retour à la réalité physique est étrange. À peine quelques minutes après ce grand voyage dans l’Ailleurs, je suis à nouveau apte à parler et à me mouvoir le plus normalement du monde. Avec tout de même la sensation de n’avoir vu qu’une fraction de ce qui pouvait m’être révélé.

Les chamans sentent bien aussi que mon incursion dans les tréfonds de l’âme n’a pas été aussi loin que ce qu’ils envisageaient pour moi.Ce qui explique que dès le lendemain Ricardo suggère que je prenne un nouveau ticket pour l’orbite cosmique. Ce n’était pas prévu, mais quand le pilote de la navette spatiale vous réserve un siège à ses côtés, difficile de se défiler.

Je remonte donc à bord, la surprise et l’appréhension en moins. Cette fois, je suis seul sous un arbre avec Xochilt, la femme chaman. Cette fois, j’irai beaucoup plus loin.

À peine le venin expulsé de mes poumons, je m’allonge sur le dos et une expérience étonnante commence. Ma conscience quitte mon enveloppe charnelle. Je me dissocie. Mon “regard” me surplombe, je quitte mon corps, et me vois par-dessus, allongé sur une couverture. Serein. Abandonné de moi-même. C’est la première fois que je vis une expérience de dé-corporation. Je comprends à ce moment-là que l’identification à la matière n’est qu’une des modalités de l’expérience humaine parmi d’autres. Puis je continue à monter. Peu à peu, dans l’ascenseur céleste, je me détourne du plancher vitré pour m’orienter vers le plafond ouvert vers le ciel. Je m’élève inexorablement.

Au-dessus de moi, une lumière blanche totale, immense mais sans être éblouissante. Au contraire, c’est l’expression conjointe de la douceur et de la luminosité. Il me semble entrer dans un espace d’amour infini, de puiser à la source. J’ai l’impression de vivre quelque chose que j’ai souvent pu lire en descriptions, sans en comprendre vraiment le sens. Cette fameuse lumière blanche au bout du tunnel qu’on voit lorsqu’on vit ses derniers instants, c’est donc ça. C’est étrange et assez rassurant de voir la mort en face. Et en effet, chimiquement ce qu’il se passe dans le cerveau avec le bufo, c’est une expérience de mort imminente. Un phénomène unique de libération d’une hormone appelée DMT qui en temps normal n’a lieu que deux fois dans la vie d’un homme : à la naissance et à la mort.

Il m’est impossible de dire combien de temps dure l’expérience, cela peut être une heure, une journée ou une année. Je nage dans la félicitée. Puis progressivement, je rentre dans mon corps. Comme une main qui se glisserait dans un gant, je reviens à moi.

Avec l’intuition d’avoir tout juste enclenché l’aventure excitante du déconfinement de ma conscience. La règle des 1 km vient de sauter.

Ce processus n’en est pourtant qu’à ses débuts, et il se poursuivra ailleurs qu’au Mexique.

Petit à petit, cette parenthèse hors de la psychose mondiale touche à sa fin. Les avions traversent à nouveau l’Atlantique. Il va être temps pour Ikki et moi de rentrer en France et de découvrir le principe de la distanciation sociale.

Le 4 juin, je suis dans l’avion, sautant de halls d’aéroport vides en hôtels désertés pour parvenir jusqu’au RER B de Charles de Gaulle. Seul dans ma rame, je regarde par la vitre ces graffitis de banlieue si familiers, et je me demande ce qui a le plus changé pendant ces trois mois si extrêmes : est-ce le monde autour de moi ou mon regard sur celui-ci ?

Toutes les photos des trois mois passés à Nawake sont accessibles ici

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